Au-delà de l’instantané

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17 juillet 2017 à 14 h 08 min  •  Publié dans Dans le magazine, Images et idées, Inspiration par  •  2 Commentaires

Au-delà de l’instantané : à la recherche de moments volés

par Patrick La Roque

Vous vous réveillez un matin comme vous le faites tous les jours; les enfants se préparent pour l’école ou votre femme s’habille pour aller au travail… peut-être êtes-vous seul, à faire du café. La banale mécanique de l’existence. Mais pour la première fois depuis des années, vous vous rendez compte que la lumière dans cette pièce est magnifique; peut-être est-ce le soleil qui entre dans un certain angle ou les ombres projetées par une lampe de chevet? Rien n’a changé depuis hier, mais vous percevez quelque chose. Vous saisissez votre appareil et commencez à prendre des photos, consciencieusement, comme si vous photographiiez un incroyable paysage automnal, une éclipse ou une cathédrale gothique en Espagne. Vous vous déplacez; vous trouvez l’angle idéal. Quelques instants au cœur de votre routine quotidienne. La réalité, soudainement révélée.

Dans la lune en se préparant pour les devoirs. Fujifilm X-T1, 18 mm, f/3,2, 1/100 s, ISO 2500. © Patrick La Roque

Nous le faisons rarement. Surtout, avouons-le, parce que nous jugeons nos vies sans intérêt. Ennuyantes, même. Certainement pas ­suffisamment intéressantes pour justifier une exploration visuelle sérieuse et réfléchie. Et lorsque nous décidons de nous prendre, nous et nos proches, comme sujets, c’est souvent pour immortaliser quelque chose qui sort de « l’ordinaire » : un anniversaire, un concert, un match de football — quelque chose de spécial. Parfois peut-être un portrait. Un déjeuner un jour de semaine? Pas vraiment. Les scènes banales de nos vies sont soit oubliées, soit reléguées à ce parent pauvre de la photographie : l’instantané.

Plus rapide que l’éclair

D’accord, il n’y a pas de problème avec l’instantané : c’est une tradition éprouvée qui remplit de souvenirs nos boîtes à ­souliers et nos fils Facebook. Mais nous avons tendance à le prendre à la légère.

Le dictionnaire Oxford définit l’instantané ainsi : « une photographie informelle; habituellement prise à l’aide d’un appareil qui tient dans la main ». Et l’étymologie du mot est intéressante : à l’origine, le mot faisait référence à « un tir rapide avec une arme à feu, sans viser, en direction d’une cible se déplaçant rapidement ». (Fait intéressant: « instantané » n’est devenu un terme de ­photographie que dans les années 1900, après l’arrivée du Kodak Brownie.)

À première vue, tout va bien, mais nous savons tous que derrière cette définition se cache un sous-texte. « Informelle » donne une impression d’amateurisme; « appareil qui tient dans la main » signifie bon ­marché. Dans ce monde de téléphones intelligents ultraperformants et d’appareils photo compacts repoussant sans cesse les limites, cela ne reflète plus la portée réelle de l’œuvre créée. La grande photo n’est plus tenue de respecter ces règles. En ­réalité, une « photographie informelle » peut être la clé de l’intimité, et un « appareil qui tient dans la main » peut signifier un accès qui serait autrement refusé, sans compromettre la qualité. L’intention fait foi de tout, elle représente la ligne de partage. La vision. Peu importe le lieu, le sujet, les gros ou les petits appareils; l’important est la façon dont nous photographions et notre degré d’implication.

Comment transcender l’instantané? Le champ lexical des armes dont il est issu nous apporte la réponse : en visant.

En ­réalité, une « photographie informelle » peut être la clé de l’intimité, et un « appareil qui tient dans la main » peut signifier un accès qui serait autrement refusé, sans compromettre la qualité. L’intention fait foi de tout, elle représente la ligne de partage. La vision.

Moment de détente par une fin de semaine. Fujifilm X-Pro1, 35 mm, f/8, 1/400 s, ISO 400. © Patrick La Roque

Vol. Stratégies.

Les photographes sont des voleurs ­d’instants — c’est la définition même de ce que nous faisons, peu importe le sujet. Mais nous ne nous appliquons pas ­toujours pour chaque photo, et c’est bien dommage. Nous devrions le faire; viser, c’est exactement ça. Plutôt que de ­galvauder nos vies quotidiennes avec des instantanés rapides, désordonnés et ­manquant parfois de naturel, pourquoi ne pas nous mettre au défi et tenter ­d’explorer la vie quotidienne comme des documentaristes à la recherche de moments volés? C’est un changement de perspective subtil, mais cela peut complètement transformer notre approche.

À la maison, avec trois jeunes enfants et des journées qui passent à la vitesse de la lumière, cette idée de moments volés me rappelle la nature incroyablement éphémère de notre monde, la fugacité de la vie et le besoin d’en protéger ne serait-ce que quelques fragments de la tempête effrénée de nos horaires. C’est un avertissement nous rappelant qu’il faut ralentir, respirer, arrêter et regarder autour de nous avant que tout disparaisse inévitablement. Parce que c’est ce qui se produira.

Ceci peut paraître cliché, mais la conscience de notre environnement et du potentiel d’histoires visuelles de chaque situation devrait toujours être au cœur de notre façon de voir le monde en tant que photographe. Affiner notre œil en dénichant des images dans les contextes les plus ­ordinaires est une aptitude qui enrichira inévitablement notre art, que nous photographiions des paysages, des portraits, la vie urbaine ou que nous souhaitions simplement prendre de meilleures photos de ceux que nous aimons. C’est une façon fantastique de développer notre instinct et nos réflexes visuels; au bout du compte, il s’agit de garder l’œil ouvert en tout temps.

Il est normal de devenir blasé. Palais, sirènes, singes volants… cela n’a aucune importance. Peu importe où l’on vit, peu importe ce que l’on fait, après un certain temps, on finit toujours par arrêter de voir ce qui se trouve sous nos yeux. Cependant, voir la vie comme une sorte de mission à accomplir — pas seulement quelques bouts ici et là, mais toute la vie — peut nous aider à redécouvrir ces endroits familiers.

Les photographes sont des voleurs ­d’instants — c’est la définition même de ce que nous faisons, peu importe le sujet. Mais nous ne nous appliquons pas ­toujours pour chaque photo, et c’est bien dommage. Nous devrions le faire; viser, c’est exactement ça. Plutôt que de ­galvauder nos vies quotidiennes avec des instantanés rapides, désordonnés et ­manquant parfois de naturel, pourquoi ne pas nous mettre au défi et tenter ­d’explorer la vie quotidienne comme des documentaristes à la recherche de moments volés? C’est un changement de perspective subtil, mais cela peut complètement transformer notre approche.

Notre fille se prépare à aller au lit. Fujifilm X-E2, 56 mm, f/1,2, 1/125 s, ISO 1600. © Patrick La Roque

Quoiqu’il n’existe pas de recettes secrètes pour ce type de photo, il peut être utile de se rappeler certains détails.

  • Accueillez le hasard et la spontanéité. Ne cherchez pas la perfection et ­n’essayez pas de contrôler chaque aspect de la situation. Laissez les événements se produire naturellement. Comme le chantait John Lennon : « La vie est ce qui vous arrive alors que vous êtes occupé à faire d’autres plans. » On trouve souvent les images les plus intéressantes et révélatrices dans les interstices — l’intervalle au cours duquel les gens baissent leur garde et oublient l’appareil.
  • Adaptez-vous; respectez la situation et vos sujets. Il sera parfois préférable d’interagir et de jouer avec eux, et en d’autres occasions vous devrez vous faire oublier pour laisser les histoires se dévoiler elles-mêmes. Il ne s’agit pas de piéger quelqu’un dans une situation inconfortable, mais plutôt d’accéder à une certaine vérité qui nous échappe trop souvent dans un contexte plus ­formel. Bien évaluer la situation et réagir adéquatement peut grandement vous aider à atteindre ce but.
  • Utilisez votre objectif possédant la plus grande ouverture. À l’intérieur, les avantages seront évidents, mais au-delà de la sensibilité à la lumière, cela vous permettra de contrôler la profondeur de champ dans toute situation et de créer un bien plus grand nombre de points de vue différents. Si c’est un objectif à focale fixe, allez-y et n’ayez pas peur de « zoomer avec vos pieds ». La plupart des objectifs à grande ouverture de 50 mm sont petits et extrêmement abordables; un photographe souhaitant s’attaquer à tout type de travail documentaire devrait en posséder un. Et c’est ce dont il est question ici : le documentaire.
  • Cherchez les détails. C’est là que se trouve le diable, pas vrai? Dans les endroits familiers, les détails écopent en premier; le cerveau cesse tout simplement de les enregistrer. Un geste furtif, une main qui saisit un jouet, des gouttes de rosée sur une fenêtre — se concentrer sur les petits détails permet souvent de voir l’ensemble d’un autre œil.
  • Ne vous en faites pas. Sérieusement. Nous avons tous tendance à trop penser, et c’est sans contredit le pire ennemi de la créativité. Ne pensez pas au nombre de « J’aime » que vous pourriez recevoir, et ne vous demandez pas si c’est bien ou mal. Aucune vie n’est en jeu et le pire qui peut vous arriver est de faire quelques photos manquées que personne ne verra jamais. Remettez-vous au travail. À force de concentration, des récits finiront par émerger et par engendrer de superbes photographies qui n’auraient jamais vu le jour autrement.

En tant que photographes, nous devons faire des choix.

Entre deux sauts par une journée d’été. Fujifilm X100T, 23 mm, f/2,8, 1/450 s, ISO 200. © Patrick La Roque

Choix et héritage

En tant que photographes, nous devons faire des choix. Nous décidons ce dont on doit se souvenir, ou pas, ainsi que ce qui doit être immortalisé. Nos vies, aussi ­ordinaires soient-elles, sont des documentaires se déroulant sous nos yeux, remplis de grandes et de petites histoires qui nous façonnent et nous définissent. Ces moments doivent être photographiés, car ils sont précieux. Au-delà des accomplissements, ce sont ceux auxquels nous repenserons dans plusieurs années lorsque nous nous replongerons dans le passé. Et même aujourd’hui, cela peut nous amener à faire des découvertes et nous permettre de créer des liens avec les autres de manière inattendue. Nous pourrions y découvrir un nouveau monde dissimulé sous la surface, peuplé de visages familiers, mais que nous photographions rarement.

Alors, oubliez l’instantané. Arrêtez de dire à tout le monde de garder la pose et de sourire et laissez-les plutôt être — heureux, en colère ou perdus dans leurs pensées. Découvrez une vérité qui vaut la peine d’être immortalisée, et allez-y, emparez-vous du moment.

Cet article de Patrick La Roque a été publié à l’origine dans l’édition de février/mars 2016 de Photo Solution. Les abonnés peuvent consulter la totalité de ce numéro et bien d’autres numéros précédents sur les archives numériques de Photo Solution.

 

2 Commentaires

  1. Claude Beauchemin / 3 octobre 2017 at 16 h 40 min / Répondre

    J’ai été au mariage d’une nièce, un gros mariage où il y avait deux photographes officiels et moi avec mon style très libre et instantané.

    Tout ce mariage était en Macédoine donc rien ne ressemble au Québec ni le décor du pays, ni le mariage. Ce fut un grand plaisir de leur présenter (aux mariés) me version que tous ont préféré. D’aucune des 95 photos finales, je ne leur ai demandé de regardez le petit oiseau et cheese!
    J’oubliais, aucun flash.

  2. claude vachon / 18 juillet 2017 at 13 h 10 min / Répondre

    J’adore cet article sur l’instantanéité de Patrick La Roque et merci nous le faire redécouvrir. Un jour, je fis la même chose avec les premiers regards que nous portons le matin, lorsque toute la maisonnée était endormie. Ce fut ces photos qui me permirent de quitter mon travail d’archiviste pour devenir agent de communication alliant pour ce faire l’écriture et la photographie.

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