Entrevue avec Hélène Samson autour du Projet Polaroid

Mark Klett, Contemplating the View at Muley Point, Utah 1994
1994 © Mark Klett

À la fois une image et un outil merveilleux, le Polaroid demeure, dans l’imaginaire collectif, synonyme d’innovation, d’efficacité et de loisir. Hélène Samson, Conservatrice, Photographie, au Musée McCord a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions dans le cadre de l’exposition Le Projet Polaroid, présentée au Musée McCord du 14 juin au 15 septembre prochain.

Après être presque disparu du paysage photographique, le Polaroid connait un regain de popularité inespéré depuis quelques années. Comment expliquez-vous ce phénomène?

La compagnie Polaroid Corporation a été fondée en 1934 par Edwin Land, notamment, pour commercialiser des filtres polarisants qui réduisent la réflexion de la lumière sur les surfaces, comme celle de l’eau. En 1948, la compagnie lance la photographie instantanée, qui sera connue sous le nom générique de photo Polaroid. En fait, il s’agit d’une succession d’amélioration d’appareils, mais surtout de films, qui permettent de photographier et d’obtenir un tirage instantanément. Cette compagnie portée par le génie inventeur et visionnaire d’Edwin Land cesse ses activités de développement en 1989. L’avènement de la photographie numérique changeait la donne pour tous les fabricants de produits photographiques basés sur le procédé analogique (ou argentique). Cependant, la compagnie avait accumulé une grande collection de photos Polaroid réalisées par des artistes, notamment dans le cadre du programme de support aux artistes mené de concert par Edwin land et Ansel Adams (1960, Artist Support Program). En 2008, la compagnie est en faillite. Après bien des péripéties, Florian Kaps, manufacturier de films instantanés, fonde The Impossible Project et acquiert la Collection Polaroid. Celle-ci sera ensuite mise aux enchères et séparée entre des institutions et des collectionneurs privés. La majeure partie sera conservée au WestLicht Museum de Vienne et au MIT Museum de Cambridge, Mass. (cf. Barbara Hitchcock, « The Polaroid story: inside the company that gave the world instant photography », FT Magazine, June 16, 2017).

Aujourd’hui, on trouve sur le marché de nouveaux appareils de type Polaroid produits par Fuji. Ce ne sont pas les mêmes produits, mais le principe de la l’instantanéité est le même. Le design des appareils est nouveau, la publicité cible les jeunes qui manifestent un regain d’intérêt pour le « vintage » en général. Ainsi, à l’ère de la photographie numérique, qui réalise en quelque sorte le rêve d’Edwin Land, l’intérêt pour le Polaroid est ravivé. Les spécialistes de la photographie et les historiens de l’art redécouvrent un vivier de créativité nourri par le Polaroid. Leurs analyses et leurs réflexions donnent lieu à des publications et des expositions, comme celle produite par FEP (Foundation for the Exhibition of Photography) en collaboration avec le WestLicht et le MIT, et présentée au Musée McCord.

L’exposition présente les œuvres originales d’une centaine d’artistes locaux et internationaux parmi les plus célèbres. Pouvez-vous nous parler des maîtres du genre qui participent à cette exposition et en quoi ils ont su faire progresser le médium à travers leurs images?

Toutes les œuvres de l’exposition sont des créations originales réalisées par des artistes qui ont utilisé le Polaroid pour ses spécificités techniques et esthétiques : soit pour poursuivre leur travail, comme Mapplethorpe dans l’art du portrait, Ansel Adams dans l’art du paysage ; Benoit Aquin dans son approche documentaire; soit pour explorer un thème visuel dans la préparation d’une œuvre picturale ou multi média, comme Andy Warhol et Fellini entre autres; soit pour jouer avec le nouveau médium lui-même afin d’ouvrir de nouvelles avenues. Ils sont nombreux dans ce cas : Ellen Carey, qui crée des images abstraites sans faire de prise de vues, mais seulement en manipulant le film Polaroid ; David Hockney, Dawoud Bey, Lucas Samara et Evergone, entre autres, qui composent des portraits en une mosaïque de Polaroids; Iain Baxter&, qui fabrique des œuvres composites incluant des Polaroids. Chaque artiste de l’exposition fait preuve d’un usage créatif du Polaroid et mériterait d’être cité dans cette réponse. Les huit zones de l’exposition permettent de comprendre l’orientation créative des artistes, que ce soit l’observation plutôt que la mise en scène ou l’expression plutôt que la configuration abstraite, entre autres.

Vous ne vous contentez pas de présenter les œuvres des artistes, mais aussi les appareils ayant servi à la conception de leurs images. En quoi était-ce important pour vous de présenter l’outil? Y-at-il danger que l’on s’intéresse davantage à l’appareil qu’à l’œuvre?

L’exposition est ainsi conçue pour faire connaitre et rendre hommage au projet d’Edwin Land, l’inventeur du Polaroid, que ce soit dans son génie technologique ou dans la portée artistique de son invention. Le titre de l’expo, Le Projet Polaroid, fait directement référence au rêve d’Edwin Land et à la mise au point d’appareils, et de films surtout, d’une grande nouveauté. Ce projet incluait aussi la participation des artistes à l’exploration des possibilités du Polaroid et à son amélioration — The Artist Support Porgram. L’art et la technologie sont les deux aspects en évidence dans l’exposition. Ils se complètent et se nourrissent.

Vous invitez tous les Montréalais à participer à une œuvre collaborative et évolutive regroupant des photos Polaroid de toutes formes. C’est une initiative ludique et intéressante. Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui s’initie au medium?

Nous demandons aux Montréalais d’offrir un ou plusieurs polaroids qui pourraient se trouver dans leurs boites à souvenirs. L’idée étant de les redécouvrir et d’en faire partager le charme unique, tout en participant à une œuvre collective évolutive. Les nouveaux adeptes sont aussi invités à tester les appareils sur le marché actuel, à les utiliser selon leurs intérêts et leur manière habituelle de photographier. Je n’ai pas vraiment de conseil à leur donner, sinon de prendre du plaisir à retrouver leurs images ou à en faire de nouvelles.

Jusqu’où, croyez-vous, nous conduira cet engouement pour la photographie instantanée? Qu’adviendra-t-il du médium dans 1 an, 5 ans, 10 ans? Est-ce là pour rester ou est-ce une mode passagère?

La photographie instantanée est bien installée parmi nous sous la forme du procédé numérique, comme celle que l’on fait avec le téléphone portable. Il s’agit d’une photo instantanée qui permet au photographe et parfois au sujet de réagir immédiatement à l’image enregistrée, comme le faisait le Polaroid à son époque. À la différence que le Polaroid donnait un tirage, un objet physique à garder dans ses mains, et que le Polaroid ne pouvait pas être retouché. La photographie dans sa forme numérique est là pour durer et se perfectionner. Est-ce que les nouveaux appareils qui imitent le Polaroid des années 1970 sont là pour durer ? Je pense qu’il y a une mode portée par des intérêts économiques, mais que par ailleurs le procédé va demeurer à titre de procédé faisant partie de l’histoire de la photographie. Il y aura toujours des adeptes.

Avec le Polaroid, nous sommes à l’opposé des prouesses technologiques et du niveau de qualité que nous offrent les appareils photo modernes. Y-a-t-il une leçon à en tirer?
L’invention du film Polaroid est une véritable prouesse technologique, l’ingéniosité de ce film à développement instantané est inouïe. Cependant, l’usage du Polaroid est d’une grande simplicité — éliminant tout obstacle entre la prise de vue et le tirage papier — ce qui laisse croire que la technique est simple. La qualité des photos Polaroid est différente de l’image numérique à plusieurs égards, mais elle n’est pas pauvre pour autant. Elle possède des qualités particulières et uniques qui font sa valeur esthétique et artistique. L’image Polaroid n’a pas de grains, les surfaces sont lisses, les couleurs présentent des tonalités uniques, parfois pastel ou acides. Généralement, une photo Polaroid est une image unique, un objet irremplaçable.

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