Quand la photographie dérange

1 Collaboration spéciale d'Éric Côté, réalisateur/caméraman et photographe

© Éric Côté

Un bien triste geste a endommagé le travail d’un photographe l’été dernier à Québec. Photo Solution est un lieu d’échange pour discuter de tous les aspects de la photographie, nous tenions donc à donner la parole à ce photographe afin qu’il partage ici l’impact qu’a eu cet acte déplorable.

L‘été dernier, la Ville de Québec invitait les citoyens à découvrir une nouvelle place éphémère reliant les quartiers Limoilou et Saint-Roch : le Pont D’Art’chester. Cet endroit magnifique permet aux piétons et aux cyclistes de prendre une pause en plus d’offrir une vue imprenable sur la rivière Saint-Charles, la marina Saint-Roch et la ville. Le pont Dorchester sert également de lien entre deux quartiers qui comptent une importante diversité culturelle. C’est dans cet espace naturel que j’ai eu l’honneur et le privilège de présenter à ciel ouvert mon exposition de photos Québec, visages de la diversité, produite par le Service de la culture de la Ville de Québec.

J’ai mis presque une année à me documenter sur l’accueil des réfugiés et leurs premiers pas dans le monde étranger qui deviendra le leur. J’ai côtoyé de près diverses communautés de Québec, établies ou non, en les assistant dans leur vie quotidienne. Ainsi, ai-je pu en arriver à montrer en images leurs coutumes, leurs rituels, leurs loisirs et surtout leur intégration du vivre ensemble, soit la cohabitation harmonieuse entre les individus ou les communautés.

L’immigration fait la manchette des médias depuis quelque temps. À Québec, le sujet demeure particulièrement sensible depuis l’événement tragique survenu dans une mosquée musulmane. En juillet dernier, avant l’accrochage des photos, une question m’est venue à l’esprit : certaines de mes images risquent-elles d’être la cible de graffitis racistes? J’osais espérer que non.

Comme c’est souvent le cas lorsque je présente une exposition, je vais sur les lieux pour une visite avec des amis(es). Un dimanche de septembre, je me suis rendu sur le pont avec Jean Bardaji de Camtec Photo, dépositaire des produits Leica. Mauvaise surprise et vive déception : trois de mes photos avaient été vandalisées par des propos haineux anti-islam.

Sur le coup, j’en ai eu le souffle coupé, n’en croyant pas mes yeux. Perturbé, j’étais sans mots. C’était comme si un voleur venait d’entrer dans ma maison, comme si on m’avait agressé physiquement et violé dans mon intimité. Ce geste purement gratuit venait de porter atteinte à ma vision et à ma démarche artistique. En soi, le processus créatif est un état d’esprit, une façon de vivre, d’appréhender la réalité, de l’interpréter à sa manière, de dévoiler aux autres sa perception du monde, son cheminement. Aucun client, aucune commande n’interviennent, c’est là quelque chose de personnel venant du fond de ses tripes. Une fois exposées ou publiées, mes photos prennent à mes yeux une autre dimension. Par la suite, à leur tour les spectateurs se les approprient, ils en font leur propre interprétation, positive ou négative. D’où le pouvoir, la grandeur, la beauté de l’art.

L’intégration des réfugiés est un débat chaud ces temps-ci. À la source du refus de leur présence : la peur. Ignorance et incompréhension engendrent la méfiance, la peur se manifeste de différentes façons. De quel droit une personne peut-elle en venir à saper le travail artistique d’un autre pour passer son message? Il y a pourtant des tribunes faciles d’accès, les médias n’attendent que cela. La liberté d’expression a ses limites.

Cet acte de vandalisme posé au Pont d’Art’chester me dépasse complètement dans une société dite ouverte et démocratique comme la nôtre. Sans compter que ce geste haineux condamné par des centaines de personnes a eu comme effet d’agresser les familles des gens que j’ai rencontrés et les réfugiés qui m’ont fait confiance, qui ont accepté de témoigner, de montrer leur visage pour dire « je suis ici… merci de votre accueil… je veux m’intégrer à la vie de Québec ». Il en reste du chemin à faire pour s’ouvrir aux différences et pour abolir les préjugés envers les étrangers, même si nombre de réalisations et des progrès ont été faits dans ce domaine.

J’aimerais rencontrer la personne qui a transmis sa haine au détriment de mon travail, une exposition de photos qui parle pourtant de respect des différences, de partage, de tolérance et de solidarité. Je l’inviterais à une visite guidée dans le but de lui parler des gens avec qui je suis entré en relation et que j’ai photographiés, je lui ferais part des étapes du processus créatif, de se que signifient se dévoiler, s’ouvrir et s’exposer à la critique dans un contexte professionnel. Quel plaisir je prendrais ensuite à lui offrir un grand panneau de quatre pieds par huit. Après lui avoir demandé de le fixer sur l’autre rive du pont, je lui proposerais de créer son propre message et surtout, de signer son œuvre.

Depuis 30 ans, je photographie la ville de Québec, soucieux de mettre mes thèmes favoris en avant plan devant la cité, soit l’amitié, l’amour et la joie de vivre. Dans le passé, par le moyen de mon art, j’ai fait connaître le travail de deux personnalités connues dans le domaine humanitaire, Gilles Kègle et Jean Lafrance. En plus d’être à l’opposé de ma vision, cet épisode de vandalisme est venu toucher à mon humble implication humanitaire dans la société.

Le photographe donne à voir et fait connaître, ses images permettent de démystifier un sujet, un lieu, un mode de vie, etc. À sa manière, il apporte sa contribution au changement social, lequel s’effectue par de petits gestes. La photographie documentaire s’avère un outil de sensibilisation, un instrument de mémoire et de réflexion.

Le travail d’un artiste en photographie mérite le respect.

Éric Côté
Réalisateur/caméraman et photographe

Un Commentaire

  1. Jean B. / 23 octobre 2018 at 19 h 44 min / Répondre

    Une telle œuvre qui est exécutée avec talent, respect et compréhension de la condition humaine sous toutes ses formes, mérite d’être partagée et exposée.

    C’est tout simplement triste que ces actes de vandalisme viennent s’imposer dans ce dialogue-là. Il faut prendre à cœur que finalement, ça montre comment à propos et important ton travail est.

    Bravo pour cet extraordinaire reportage et pour cet article également.

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